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Sunflower, Mississippi
— Z’avez choisi, mon chou ? s’enquit la serveuse.
D’Agosta reposa le menu sur la table.
— Le poisson-chat.
— Frit, au four, au gril ?
— Au gril, je suppose.
— Sage decision, reagit la serveuse en notant la commande sur son carnet avant de se tourner vers le compagnon du lieutenant. Et vous, monsieur ?
— Un pine barkstew, commanda Pendergast. Sans hush puppies[6].
— Z’avez raison, commenta-t-elle en gribouillant sur son carnet avant de repartir en cuisine en se dehanchant.
D’Agosta la suivit du regard, puis il poussa un soupir et but une gorgee de biere. L’apres-midi avait ete long et penible. Sunflower etait une ville de trois mille habitants, bordee d’un cote par une foret de chenes et de l’autre par le Black Brake, un immense marais de cypres. Une bourgade quelconque, avec des trottoirs en pin uses, de petites masures enfermees derriere des clotures en bois, et des autochtones assoupis sur les porches des maisons. Un village fatigue de gens durs a la tache, a l’ecart du reste du monde.
Pendergast et D’Agosta avaient commence par prendre leurs quartiers dans Tunique hotel du cru avant d’enqueter separement sur les raisons qui auraient pu pousser Helene a passer trois jours dans un tel trou.
Apres les avoir servis, la chance semblait brusquement les abandonner aux portes de Sunflower. D’Agosta avait passe cinq heures a interroger des temoins indifferents qui le conduisaient invariablement dans des impasses. La petite ville ne comptait ni musee, ni collection privee, ni societe savante, ni marchand de tableaux, et John James Audubon n’y avait jamais sejourne. Personne n’avait garde le moindre souvenir d’Helene Pendergast, la photo de la jeune femme recueillant systematiquement des regards ternes. Meme la voiture avait cesse d’operer son charme.
Lorsqu’il avait enfin retrouve Pendergast dans le petit restaurant de l’hotel a l’heure du diner, il etait presque aussi decourage que son compagnon l’etait le matin meme. Son humeur maussade avait meme deteint sur le ciel dont le bleu immacule etait passe a un noir inquietant.
— Que dalle, repondit D’Agosta au regard inquisiteur que lui adressait Pendergast, avant de lui detailler sa journee. J’en suis a me demander si la vieille de Picayune ne s’est pas trompee. Ou bien si elle ne vous a pas raconte des conneries pour empocher vingt dollars de plus. Et vous ?
La serveuse arrivait au meme moment avec la commande, et elle deposa les assiettes sur la table avec un joyeux << Voila ! >>. Pendergast observa son ragout en silence, puis il y trempa sa cuillere afin d’en examiner la composition de plus pres.
— Une autre biere, mon chou ? proposa la serveuse a D’Agosta, un sourire radieux aux levres.
— Pourquoi pas ?
— Une eau gazeuse ? suggera-t-elle en se tournant vers Pendergast.
— Tout va bien, je vous remercie.
La femme s’eloigna de sa demarche sautillante et D’Agosta insista.
— Alors ? Votre enquete ?
— Un instant.
Pendergast sortit son portable et composa un numero.
— Maurice ? Nous passerons la nuit a Sunflower, dans le Mississippi… Oui, tout a fait. Bonne nuit.
Il rempocha le telephone.
— J’ai bien peur que mes efforts aient ete couronnes par le meme insucces que les votres.
Curieusement, une lueur dans le regard, soulignee par un petit sourire, contredisait sa deception apparente.
— Vous pouvez me dire pourquoi je ne vous crois pas ? reagit D’Agosta apres un temps de silence.
— Je vous demanderai d’observer la petite experience que je vais tenter sur notre serveuse.
Celle-ci revenait precisement avec une Bud qu’elle deposa devant D’Agosta.
— Ma chere, s’enquit Pendergast avec son plus bel accent du Sud. J’aurais aime vous poser une question.
Elle se tourna vers lui, un sourire ravi aux levres.
— Bien sur, mon chou.
Pendergast tira ceremonieusement un petit carnet de la poche de sa veste.
— Je travaille pour un journal de Gulfport et j’effectue actuellement une enquete sur une ancienne famille d’ici, dit-il en ouvrant le carnet sans quitter la serveuse des yeux.
— Quelle famille ?
— LesDoane.
La reaction n’aurait pas ete plus spectaculaire si Pendergast lui avait annonce son intention de commettre un hold-up. Le visage de la serveuse se ferma a double tour et son sourire s’effaca instantanement.
— Connais pas, desolee, marmonna-t-elle avant de s’eloigner en direction de la cuisine.
Pendergast glissa le carnet dans sa poche et reporta son attention sur D’Agosta.
— Que dites-vous de ma petite experience ?
— Comment pouviez-vous savoir qu’elle allait reagir comme ca ? Elle ment, c’est evident.
— Exactement, mon cher Vincent, repliqua Pendergast en avalant une gorgee d’eau gazeuse. Mais tout le monde ici reagit avec la meme reticence. Avez-vous remarque a quel point les gens etaient soupconneux, lorsque vous les avez interroges cet apres-midi ?
D’Agosta prit le temps de reflechir. Aucun de ceux qu’il avait vus ne s’etait montre particulierement cooperatif, c’est vrai, mais il avait attribue ce detail a la mefiance naturelle des habitants vis-a-vis de ce Yankee indiscret.
— A mesure que j’enquetais, poursuivit Pendergast, je m’etonnais du degre de fermeture croissant des autochtones, jusqu’au moment ou un vieux monsieur m’a explique avec vehemence qu’en depit de tout ce qu’on avait pu me dire les racontars colportes au sujet de la famille Doane etaient infondes. J’ai naturellement tente d’en savoir davantage, et mon vieillard s’est referme comme une huitre, avec la meme vivacite que notre serveuse il y a un instant.
— Alors, qu’avez-vous fait ?
— Je me suis rendu dans les bureaux du journal local ou j’ai demande a consulter les archives. On a refuse de m’aider et il m’aura fallu montrer ceci, precisa-t-il en sortant son badge, pour avoir enfin acces a leurs collections. La, je me suis apercu que des pages de certains journaux publies au cours des mois qui ont suivi le passage d’Helene avaient ete soigneusement decoupees. J’ai pris soin de relever les dates concernees et me suis aussitot rendu a la bibliotheque municipale de Carnes, la petite ville voisine. Leurs collections etaient fort heureusement intactes, et c’est ainsi que j’ai pu reconstituer l’histoire.
— Quelle histoire ? interrogea D’Agosta.
— L’etrange saga de la famille Doane. M. Doane, un romancier fortune, a voulu un jour s’installer a Sunflower afin d’ecrire le roman du siecle, loin des tentations de la civilisation. Les Doane ont achete l’une des plus grandes maisons de la ville, erigee par un baron de l’abattage du bois a l’epoque ou Sunflower possedait une scierie florissante. Doane avait deux enfants. Le premier, un garcon, est sorti du lycee local avec les meilleures notes jamais enregistrees par un eleve de l’etablissement, tandis que les dons, poetiques de la fille lui permettaient de voir certaines de ses oeuvres publiees. J’en ai lu quelques-unes, effectivement remarquables. Quant a Mme Doane, elle peignait des paysages qui lui ont valu un certain renom. Bref, la ville n’a pas tarde a manifester une certaine fierte a l’endroit de ces citoyens d’adoption qui avaient les honneurs de la presse, accumulaient les recompenses, participaient aux inaugurations et organisaient des collectes pour les bonnes oeuvres du cru.
— La femme peignait aussi des tableaux d’oiseaux ? s’enquit D’Agosta.
— Pas a ma connaissance. Les Doane ne s’interessaient apparemment ni a Audubon, ni a la peinture animaliere. Quoi qu’il en soit, six mois apres la visite d’Helene, les articles a la gloire des Doane ont brusquement disparu des colonnes du journal.
— La famille en avait peut-etre assez de se trouver constamment sous les feux de la rampe.
— Je ne crois pas. La famille Doane a fait l’objet d’un dernier article, a peu pres un an plus tard, continua Pendergast. Il y etait precise que le fils avait ete arrete par la police au terme d’une chasse a l’homme dans le parc national voisin, sur l’accusation d’avoir commis deux meurtres a la hache.
— Le lyceen modele ? s’etonna D’Agosta.
Pendergast acquiesca.
— Ma lecture achevee, j’ai profite de ma presence a Carnes pour poser quelques questions autour de moi. Cette fois, on m’a abreuve de medisances et de ragots. On me parlait de folie meurtriere, de menaces et de chantage, au point qu’il devenait ardu de separer le bon grain de l’ivraie. Seule certitude, les membres de la famille Doane sont morts les uns apres les autres de facon peu engageante.
— Tous ?
— La mere s’est suicidee, le fils s’est eteint dans le couloir de la mort en attendant son execution, et la fille est decedee dans un asile d’alienes au terme d’une greve du sommeil de deux semaines. Quant au pere, il a ete le dernier a disparaitre, abattu par le sherif de Sunflower.
— Vous savez dans quelles circonstances ?
— Il avait apparemment pris l’habitude de hanter les rues de la ville en accostant les jeunes femmes et menacant les passants. On m’a laisse entendre que le sherif avait proprement execute Doane, avec la benediction des ediles locaux. Officiellement, le sherif et ses adjoints ont abattu M. Doane chez lui alors qu’il resistait a son arrestation. Il n’y a jamais eu d’enquete.
— Seigneur, laissa tomber D’Agosta. Je comprends mieux la reaction de la serveuse et l’hostilite ambiante.
— Je ne vous le fais pas dire.
— Que s’est-il reellement passe, a votre avis ? L’eau du cru leur aurait mal reussi ?
— Je n’en ai pas la moindre idee, mais je suis convaincu qu’Helene rendait visite aux Doane lorsqu’elle a sejourne ici.
— Vous allez un peu vite en besogne, vous ne trouvez pas ?
Pendergast hocha la tete.
— Peut-etre, mais reflechissez un instant. Les Doane sont les seuls individus remarquables d’une bourgade extremement banale. A part eux, cet endroit est un desert. J’ai l’intime conviction qu’ils constituent le chainon manquant que nous recherchons.
La serveuse les interrompit, qui debarrassa precipitamment la table avant de s’eloigner en ignorant le geste de D’Agosta, pret a commander un cafe.
— Je me demande ce qu’il faut faire pour avoir un kawa dans cet endroit, bougonna le lieutenant.
— Je peux me tromper, Vincent, mais je doute que vous reussissiez a commander un << kawa >> ou quoi que ce soit d’autre dans cet etablissement,
D’Agosta poussa un soupir.
— Qui occupe la maison des Doane, a present ?
— Personne. Elle a ete barricadee et abandonnee depuis la mort de M. Doane.
— Alors nous allons la-bas, declara D’Agosta sur un ton qui n’avait rien d’interrogatif.
— Exactement.
— Quand ca ?
Pendergast adressa un signe a la serveuse.
— Des que cette personne a l’eloquence muette aura eu l’amabilite de nous apporter l’addition.